Gisèle Loth

Auteure et chercheuse à l'Ille (UHA Mulhouse)

Newsletter




Voir les archives des newsletters

Réchésy,
Mon village

Voir les photos


Mes photos

Plus de photos


Je vous conseille

soupir.jpg

La maison des soupirs

de Bernard Fischbach


irwin.jpg

Le jardin d'Epicure

de Irvin Yalom


la_belle_inconnue.jpg

La belle inconnue

de Gabriel Braeuner



 


Ouvrages

ELSA KOEBERLÉ Une vie comme un poème

ELSA KOEBERLÉ
Une vie comme un poème
Par Gisèle Loth - Les saisons de l'Alsace

Qui fut réellement Elsa Koeberlé, fille du célèbre chirurgien Eugène Koeberlé ? Une femme qui eut deux vies et vécut aussi intensément l’une que l’autre.
L’enfance et l’adolescence d’une reine

Elsa naquit à Strasbourg le 2 août 1881. Son père, le Dr Koeberlé a 53 ans, est marié depuis deux ans avec Jeanne Clémentine Henriet de trente ans sa cadette, et son nom est internationalement connu. Cet homme comblé, va devenir un père des plus attentionnés.
Elevée en reine, Elsa grandit dans un univers bourgeois, artistique, poétique, et irréductiblement francophile. La jeune fille pratique pourtant couramment l’allemand et lit dans le texte les ouvrages de Hugo von Hoffmansthal ou de Rainer Maria Rilke, mais c’est le français que l’on parle au 14 rue de la Toussaint, dans la demeure familiale, et c’est encore et uniquement le français qu’Elsa utilise dans sa correspondance.
Le salon de Mme Koeberlé est d’ailleurs l’un des plus courus. Spirituelle et gaie, la mère d’Elsa entraîne également ses amis dans son sillage pour des promenades à la Vancelle, — bourgade des Vosges moyennes —, où les Koeberlé ont une propriété, ou jusqu’au château de Lutzelbourg, dont son mari a fait aménager les ruines.
Mais Elsa reste en retrait. L’entente avec sa mère est aussi délicate que la complicité avec son père est forte. Aux promenades campagnardes, Elsa préfère la lecture des poèmes et la fréquentation de certains cercles francophiles, dont celui du Dr Pierre Bucher.

La naissance d’une poétesse

A 20 ans, Elsa envoie trois poèmes à Rémy de Gourmont, l’une des personnalités les plus en vue du milieu parisien, et l’un des fondateurs de la célèbre revue du Mercure de France. Il lui répond en publiant trois sonnets dans sa revue, sous le nom qu’elle a choisi de Sybil O’Santry. Alors Elsa n’hésite pas et va rendre visite à Paris, à “l’ermite des lettres” qui tombe sous le charme de cette jeune Alsacienne à l’étrange personnalité.

Un an plus tard, toujours sous le même pseudonyme, elle publie au Mercure La Guirlande des jours. Les lecteurs découvrent la sensibilité passionnée de ses poèmes de tendance symboliste, tandis qu’au même moment, le docteur Pierre Bucher lui ouvre également les pages de la revue qu’il dirige, la Revue alsacienne illustrée. Et lorsque le Musée alsacien, dont Pierre Bucher est le principal fondateur, ouvre ses portes au public en 1907, Elsa y fait son apparition en costume de cérémonie alsacien. Elle assiste également aux représentations théâtrales données par la comtesse de Pourtalès. Mais entre deux fêtes, elle voyage, visitant l’Italie, la Belgique, la Hollande, l’Allemagne, le Danemark, la Tunisie et l’Espagne, rapportant des impressions qu’elle fixera dans ses poésies.
Son cercle d’amis s’élargit. Certains peintres, tels Eugène Carrière, Lothar von Seebach et Georges d’Espagnat, frappés par sa personnalité, se plaisent à reproduire son portrait. Des écrivains la remarquent. Francis Jammes, Charles Guérin, Anna de Noailles, Henri de Régnier lui écrivent.
En 1910, Elsa se décide à publier sous son vrai nom; le recueil s’intitule Des Jours. Deux ans plus tard, lorsque Pierre Bucher fonde sa propre publication, les Cahiers alsaciens, c’est à elle qu’il confie la rubrique “Lettres françaises”. Elle y présente notamment les écrivains de la NRF, Jean Schlumberger, André Gide, Charles Louis-Philippe, Alain Fournier, Paul Claudel.
Enfin, lorsque ce dernier arrive en Alsace, invité par Pierre Bucher à faire jouer sa pièce L’Annonce faite à Marie à Strasbourg, Elsa est encore aux côtés du docteur pour l’accueillir. En souvenir de cette rencontre, l’écrivain lui dédiera l’un de ses poèmes Sainte-Odile et lui fera don du manuscrit.

Face à l’adversité

Mais la guerre éclate. Elsa fuit l’Alsace, laissant derrière elle son père âgé de 86 ans, qui n’a pas voulu quitter Strasbourg. Elle gagne Paris et trouve refuge au Lyceum, où elle a au moins une connaissance qui se prénomme Génia Lioubow. C’est une personne originale, laisse entendre qu’elle est apparentée à la famille du Tsar,et qui s’est découvert une passion pour la morphopsychologie.

C’est d’ailleurs à cause de cette dernière raison, que Génia était venue à Strasbourg au du printemps 1914, pour y donner une conférence ayant trait à son livre intitulé Les Visages et Les Ames. L’originalité de Génia n’avait pas manqué d’intéresser Elsa et les deux jeunes femmes avaient commencé à correspondre.

A Paris, c’est une femme puissante, volontaire, qui a l’habitude de prendre les choses en mains, qu’Elsa retrouve. Elle s’impose naturellement et avec autorité dans les conversations masculines, surtout quand elles ont trait à la politique. Aussi, c’est près elle, qu’Elsa trouve du réconfort lorsque son père meurt en 1915. Certes, Elsa a gardé des contacts avec d’anciens amis, comme les Dollinger ou Pierre Bucher. Mais ils sont loin, et plongés dans des histoires d’hommes, des histoires de guerre, qui finalement n’intéressent plus la poétesse. Avec douleur, elle songe que la guerre lui a tout pris : son père, sa fortune, ses amis... Elle ne sait pas quand elle reverra l’Alsace... En attendant, les deux femmes essaient de se rendre utiles en s’occupant d’oeuvres de bienfaisance alsaciennes. Mais la vie dans la capitale en ces temps de guerre est difficile, et il fait très froid. A la fin de l’année 1915, elles décident de quitter Paris pour se rendre sous des cieux plus cléments, dans le sud de la France. Leurs pas les mènent au Grand Hôtel des Lecques à Saint Cyr sur mer.

Comme dans un conte de fées

En ce mois de février 1916, quelques autres personnes se trouvent au Grand Hôtel. Parmi elles, un homme, qui se tient assis avec sa famille à la table voisine, n’est pas sans remarquer les deux jeunes femmes. Il s’appelle Gustave Fayet. C’est un grand bourgeois languedocien. Il est intelligent, gai, optimiste, très riche, et passionné de peinture. Il suit particulièrement Picasso et Matisse, tout en découvrant Gauguin.ll est d’ailleurs lui aussi peintre et dessinateur et s’intéresse à tout. Il dirige une chambre musicale, est conservateur du Musée de Béziers, et possède l’abbaye de Fontfroide, près de Narbonne, qu’il a acquise en 1908.

Gustave Fayet et Elsa Koeberlé découvrent qu’ils ont des amis communs, des lectures communes et les mêmes goûts, surtout en ce qui concerne l’art. On se quitte ce soir-là en échangeant quelques attentions : Elsa offre à Gustave Fayet un exemplaire des Accords. Il lui tend un buvard sur lequel il a dessiné une aquarelle. Une grande amitié vient de naître.

Un jour, Elsa confie à son ami : “Je suis une femme sans papier, Je suis une femme sans argent, et pourtant j’ai trouvé la maison de ma vie.” Et la jeune femme l’emmène Gustave Fayet à l’Abbaye de Villeneuve les Avignon, qui surplombe le Rhône. L’endroit est majestueux : en face d’eux, dans un écrin de verdure, le Palais des Papes se laisse découvrir dans toute sa splendeur. Gustave Fayet a immédiatement lui aussi le coup de foudre pour le lieu, mais cette abbaye-là n’est pas abandonnée ! Elle appartient à un peintre, Louis Yperman. Les visiteurs lui demandent audience. Gustave Fayet sent que le peintre est prêt à vendre.
Quelques semaines plus tard, Elsa reçoit un petit colis : il contient l’exemplaire qu’elle a offert à Gustave Fayet. Il l’a fait relier, comme tous les livres de l’abbaye de Fontfroide, mais en plus l’ouvrage porte sur chaque page un dessin de sa main. Il est accompagné d’une lettre : “Chère Mademoiselle, Pourquoi vous faites vous du souci ? Premièrement, nous allons gagner la guerre ; deuxièmement, l’Alsace redeviendra française ; troisièmement, vous retrouverez votre fortune ; quatrièmement, j’achète Saint-André. Où est le problème ?”
C’est homme-là savait effectivement de quoi il parlait : tout ce qu’il prédit se réalisa. A Pâques 1916, non seulement, il avait acquis l’Abbaye, mais par sécurité, il avait en outre acheté les parcelles du Fort Saint-André ainsi que le couvent des Récollet, qu’il sauva.

Les Demoiselles de Villeneuve

Génia et Elsa emménagent à l’Abbaye à l’été 1916. Mais il y a tout à faire : Elsa choisit de vivre dans le bas de l’Abbaye, malgré la rudesse du lieu — le sol de la pièce est en terre battue —, tandis que Génia préfère les voûtes. Autour d’elles le jardin est en friches..Qu’à cela ne tienne ! Elsa et Génia retroussent leurs manches, s’arment de patience, de quelques pinceaux, de marteaux et de bêches et se mettent à l’œuvre ! Bientôt, la roseraie dessinée par Génia prend forme et les rosiers plantés par Elsa s’épanouissent. Pour le reste, les deux femmes prennent la vie comme elle vient : avec un certain désordre et le goût de l’originalité. La salle à manger dans laquelle elles reçoivent leurs visiteurs est peinte en bleu marine et rose ! Durant toute cette installation à Villeneuve, Elsa, qui a gardé des rapports avec le milieu intellectuel, continue de correspondre avec ses anciens amis.
C’est une autre vie. Une vie où l’on peut vivre hors de la brutalité de la guerre, et lorsque celle-ci se termine, Elsa ne revient pas en Alsace pour les fêtes de la libération. Le poids du passé, prêt à resurgir à chaque coin de rue, lui est par trop douloureux. C’est Paul Bacou, gendre de Gustave Fayet, qui les lui raconte par lettre.
Un an plus tard, Elsa Koeberlé hérite de son père. Elle usera de cet héritage avec parcimonie, restant malgré les soucis financiers, une jeune femme gaie dont on recherche la compagnie. Ainsi, Pierre Seghers qui habite à quelques mètres du Fort Saint-André lui rend-il parfois visite accompagné à l’une ou l’autre occasion de Giraudoux. En 1927, Elsa reprend contact avec Paul Claudel et l’invite à Saint-André. L’écrivain répond à son invitation et lors de ses visites, ils se promènent, visitent le Musée Calvet, où Claudel s’arête devant le buste sculptée par sa sœur qui le représente adolescent...Lorsqu’Elsa ne reçoit pas ses anciens amis, elle fréquente une certaine partie de la jeunesse d’Avignon.

Ses amis ne sont pas ceux de Génia et chacun peut constater que les deux femmes, tout en vivant sous le même toit, ont des vies biens séparées. Génia en impose toujours autant, et parfois les amis d’Elsa l’aperçoivent de loin, en train de peindre au fonds du jardin.
Génia Lioubow sera toujours plus raisonnable qu’Elsa, dont le caractère incroyablement jeune séduit. Un ami nîmois Edmond Colomb de Daunant, lui présente de nouvelles connaissances. La plupart d’entre-elles ont dix à quinze ans de moins qu’Elsa mais tous adorent sa compagnie. Ils savent que dès lors qu’ils vont sonner à la porte de l’Abbaye, Elsa va leur servir le thé dans la grand pièce qu’elle habite, devant la cheminée, dans laquelle une montagne de cendres rappelle qu’il y fait souvent froid. C’est un domaine secret où l’on parle littérature, création, projets, voyages... Car Elsa aime toujours autant voyager et s’amuser. Ses plus grands plaisirs consistent à partir au bord de la mer pour quelques jours, à organiser des danses, ou à mettre le jardin à la disposition de l’un de ses jeunes amis, le couturier Jean Sully-Dumas qui y réalisera les photographies de son premier défilé de mode. Enfin, invariablement, Elsa parle de son père à tous ceux qui lui rendent visite et les emmène admirer la tête que Bourdelle a faite de lui.
C’est le peu qu’il lui reste de son ancienne vie, car Elsa n’a gardé que de minces rapports avec la bourgeoisie, tant locale que parisienne ou internationale. Quelques noms cependant se laissent découvrir. Il y a Hélène Cingria, fille du peintre suisse Jacques le Guenn, Monique Deferre (sœur de Gaston) qui tient la pharmacie de Villeneuve, pharmacienne en Avignon, Georges Nogues, antiquaire de son métier, Margarita Classen-Smith de Paris, spécialiste du travail sur cuir, qui deviendra l’une des grandes restauratrices des monuments historiques, Jeanne de Flampresy, ainsi que Mme Silhol qui habite Avigon et est alliée aux Turckheim.
Elsa, qui a désormais choisi de privilégier ses affinités de cœur, n’en a pas pour autant perdu quelques habitudes de grande dame : elle adore s’habiller, se parer de ses opales, et s’offusque si ses invités commencent le repas sans elle, ce qui arrive parfois à la jeunesse bohème qu’elle fréquente...
Elle continue également d’écrire de la poésie — mais elle ne publiera plus jamais—, et peint aussi. De temps à autre, les demoiselles reçoivent la visite de Gustave Fayet qui rit avec Elsa et discute sérieusement avec Génia, bien qu’il ne partage pas les même idées politiques. Ce sera comme cela jusqu’en 1925, date de sa mort, que les deux jeunes femmes ressentiront très douloureusement.

Le dernier repos à Saint-André

En sa mémoire, elles vont continuer d’entretenir l’Abbaye, aménageant les jardins, fleurissant les vasques... Mais elles font aussi aménager un caveau, qui se trouvait déjà là, en vue d’y être enterrées. Génia a d’ailleurs déjà choisi son inscription. A-t-elle eu une prémonition ? Ce sera elle qui partira la première.
En 1940, elle est victime d’une attaque, et durant quatre ans, Elsa va s’occuper d’elle avec un dévouement qui fera l’admiration de ses amis et des gens du village. Lorsque Génia meurt en août 1944, en pleine guerre, Elsa fait appel au gendre de Gustave Fayet, Paul Bacou qui est alors ministre plénipotentiaire. Il parvient, malgré toutes les difficultés, à obtenir l’autorisation de faire enterrer Génia dans les jardins de l’abbaye.
Elsa lui survivra de 6 ans, années durant lesquelles elle continuera de partager sa vie entre ses amis, ses voyages, surtout en Suède, et son chat siamois rose surnommé fièrement “Monsieur le Prince”. Le 14 juillet 1950, alors que les feux d’artifices éclatent dans le ciel d’Avignon, Elsa quitte le monde, laissant derrière elle des poèmes qui évoquent à jamais de mystérieuses amours, de beaux jardins français, des soirs tendres, la houle rousse des blés, la soie des rivières, et la joyeuse paix d’un dimanche d’Alsace.

Cet article a pu être écrit grâce aux renseignements que nous ont donnés Mademoiselle Roseline Bacou, actuelle propriétaire de l’abbaye Saint-André, et Monsieur Jean Sully-Dumas, qui ont tous deux connu Elsa Koeberlé. Qu’ils trouvent ici l’expression de notre reconnaissance.
En 1996, la bibliothèque universitaire de Fribourg rendait hommage à Elsa Koeberlé en la présentant parmi quinze femmes, dans une exposition intitulée “A travers les frontières”sur le thème “Femmes artistes fin de siècle”

ELSA KOEBERLÉ Une vie comme un poème

Retour