Gisèle Loth

Auteure et chercheuse à l'Ille (UHA Mulhouse)

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Georges Haehl, Un patron d'avant-garde

Georges Haehl, un patron d’avant-garde
par Gisèle Loth

Né au milieu du XIXe siècle, Georges Haehl fut l’un des grands industriels strasbourgeois du début du vingtième siècle. Reprenant en 1901, l’usine fondée l’année de sa naissance, en 1862, par un cousin de la famille, Théodore Lamasse, et dirigée jusque-là par son père, Victor Haehl, il consacra sa vie à ses deux passions : son usine et le mécénat. A sa mort, il devait laisser le souvenir d’un homme tout aussi chaleureux qu’il était secret, et surtout d’un patron “social” qui léguait 15% de sa fortune à ses employés.

Lorsque Georges Haehl vint au monde en 1862, on évoquait encore dans sa famille, la création de la première fabrique de bougies qui avait eu lieu dans la région parisienne en 1830. Deux jeunes médecins, de Milly et Motard, s’étaient lancés dans l’aventure suite aux travaux des chimistes Chevreul et Gay-Lussac, lesquels avaient introduit l’utilisation de la stéarine dans la fabrication des bougies qui étaient jusque-là faites à partir de suif ou de cire. Dès lors, d’autres chercheurs s’étaient penchés sur la question, et à Colmar, l’un d’entre eux, Théodore Lamasse, pharmacien, entendait bien percer ce secret.

Les pionniers alsaciens : la Société Théodore Lamasse et Cie

Deux esprits valant mieux qu’un, Théodore Lamasse décida d’associer à son projet son ami Adolphe Hirn. Au bout de quelques mois, leurs premiers essais s’avérant concluants, ils décidèrent de créer la Société “Théodore Lamasse et Cie” avec leurs amis, le docteur Jaenger et Théodore Koenig.
Ceci fait, Théodore Lamasse acquit, en 1852, une grande propriété à la Robertsau, afin d’y construire une usine, à la direction technique de laquelle il plaça son préparateur en pharmacie qui était aussi son cousin, Victor Haehl. Cette responsabilité, devait faire de ce dernier, près de vingt ans plus tard, en 1870, au décès de Théodore Lamasse, l’homme tout désigné pour lui succéder au poste de gérant.

Mais la guerre allait bousculer les plans d’avenir et lors du siège de Strasbourg, l’usine, située à l’extérieur des remparts, se trouva sur la ligne de mire badoise... Les bureaux et le magasin ne tardèrent pas à être réduits en cendres par les obus ennemis. L’épreuve fut rude, mais Victor Haehl décida de faire face. Une fois l’Alsace devenue allemande, il fit partie de ces Alsaciens qui restèrent en Terre d’Empire afin de se consacrer à ce qu’ils avaient créé. Pour lui, avant tout, il s’agissait désormais de trouver une nouvelle clientèle sur le marché d’outre-Rhin et de maintenir la fabrique dans la famille. Aussi décida-t-il que son fils aîné, Georges, devait fréquenter l’école de chimie de Mulhouse et dès qu’il fut en âge, il le forma à sa succession.
En 1901, c’était un homme mûr qui se trouvait à la tête d’une fabrique de premier plan, dont la réputation n’était plus à faire.

Georges Haehl, travailleur infatigable et patron au grand cœur

Georges Haehl fut un homme passionné qui devait vouer sa vie à l’entreprise dans laquelle il était né et où il mourrait en 1947, sans l’avoir jamais quittée. Considéré comme le patriarche par sa sœur Amélie et son frère Alfred, travailleur infatigable, d’une culture remarquable, Georges allait savoir allier l’autorité et la pugnacité d’un grand industriel à un cœur généreux.

Les presses tournant sans cesse à la fabrique, c’était Georges qui se chargeait de surveiller lui -même toutes les nuits, la fabrication des bougies. Il mettait en effet un point d’honneur à ce qu’elles brûlent lentement, et que la cire ne goûte pas comme cela avait été le cas des siècles durant, du temps où l’on s’éclairait par ce qu’il appelait “des moyens de fortune”, ce qui faisait allusion aux feux de bois, aux lumignons des lampes à huile et aux lueurs fumeuses des torches de poix et de résine...
Lorsque les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre, Georges allait enfin se coucher pour réapparaître, vers 14 heures, dans la grande salle à manger où sa famille et ses nombreux invités — midi et soir, huit personnes en moyennes étaient conviées à sa tables — l’attendaient. Il s’attablait à son tour, saluant les uns et les autres, écoutant la conversation, s’y mêlant, et prenant grand plaisir à échanger des idées avec tout ce que l’Alsace comptait d’artistes. Ainsi en toute discrétion, reçut-il chez
lui, les frères Matthis, Charles Spindler, René Lalique, Emile Haas, Paul Braunagel, Joseph Sattler, le poète Charles Guérin, pour n’en citer que quelques-uns. Certains écrivains français, Maurice Barrès et René Bazin particulièrement, savaient qu’ils pouvaient compter sur son hospitalité lorsqu’ils étaient de passage dans la région.

Cependant, tout en participant à la discussion, Georges, du coin de l’œil, n’oubliait jamais de surveiller les bougies de la production du jour.
Le dimanche, seulement, il acceptait de déroger à cette habitude pour se rendre au Mont Sainte-Odile. Prenant le train jusqu’à Obernai, il gravissait ensuite, à pied, le chemin qui menait au sommet de la montagne. Ces longues promenades lui donnaient le temps de réfléchir, car conscient de l’évolution de la profession, Georges Haehl savait pertinemment qu’il lui faudrait trouver de nouveaux débouchés s’il ne voulait pas mettre la clef sous la porte. Au fil du temps, d’autres moyens d’éclairage avaient fait leur apparition, lampes à arc et lampes à gaz bordaient désormais les rues. Et si les bougies étaient encore largement utilisées pour l’éclairage domestique, l’invention de la lampe à incandescence en 1879, par Thomas Edison, menaçait de faire de l’électricité une rude concurrente.
Ce fut à cette époque-là qu’il eut l’idée de créer des affiches de différentes couleurs destinées aux provinces, duchés ou royaumes d’Allemagne et assorties à la couleur de leurs drapeaux. Ainsi, pour les bougies expédiées en Prusse, on fabriqua des étiquettes noir et or, tandis que celles de la Bavière furent bleues et blanches. Ils leur adjoignit en outre des vignettes que l'on pouvait collectionner

D’une guerre à l’autre

A ces incessants challenges devaient s’ajouter de douloureuses épreuves. Au mois de juin 1914, un incendie détruisit une grande partie de l’usine, puis ce fut la guerre à nouveau. Georges décida alors une fois de plus de rester fidèle à son poste, ceci malgré l’étroite surveillance dont il était l’objet depuis que sa sœur avait épousé le docteur Pierre Bucher, chef de l’irrédentisme français en Alsace allemande. Continuant son travail comme si de rien n’était, ce fut lui qui réussit à mettre les archives de Pierre Bucher en lieu sûr, tandis que ce dernier, engagé dans l’armée française, était activement recherché par les Allemands.

Une fois la paix revenue, il fit en sorte que son salon redevienne un centre de vie et un soutien au milieu des bouleversement familiaux et sociaux. Ainsi, au décès de son beau-frère, le docteur Bucher en 1921, c’est lui qui prit la relève comme chef de famille auprès de sa sœur. C’est également auprès de lui que les ouvriers qui avaient un problème trouvaient du réconfort, et dans sa maison que les marchands ambulants savaient recevoir un soutien financier providentiel. Dans une conjoncture qui bougeait — en quelques années en France, la consommation d’électricité était passée de 5 à 25 millions de kilowatts/heure entre 1920 et 1939—, Gœrges Haehl était parvenu à maintenir la production de son usine et la seule chose qui l’inquiétait vraiment étaient les nouveaux bruits de guerre qui se faisaient entendre. A ses amis, qui souvent lui répétaient que Hitler ne voulait pas la guerre, et que l’on arriverait à sauver la paix malgré tout, Georges répondait par un scepticisme réaliste. Cette chanson-là, il l’avait déjà entendue et il n’y croyait plus. Les événements allaient lui donner raison...
En 1939, ce fut l’évacuation, l’arrêt total de l’usine, qui une nouvelle fois, se trouvait sur la ligne des avant-postes. Georges Haehl, alors âgé de soixante-dix huit ans, décida que ce n’était pas un âge pour “rendre les armes”. Réussissant à conserver à la fabrique une activité restreinte, il garda en outre sa table ouverte aux officiers de passage, au grand dam des autorités allemandes qui menacèrent de l’expulser, ce qui aurait sans doute été fait sans l’intervention de certaines de ses fidèles relations avec lesquelles il fêta le 23 novembre 1944, l’arrivée des blindés du général Leclerc.

Fidèle à lui-même jusqu’au bout

Une fois la paix revenue, la fabrique devait retrouver son activité et jusqu’à sa mort Georges ne dérogeât pas à son habitude de s’éclairer aux bougies, tandis que l’appétit des hommes pour l’électricité ne cessait de grandir.

Fidèle à l’idée qu’il s’était faite de la vie, sentant que sa fin approchait, Georges Haehl avait pris les devants. Sur son testament, il léguait 15 % de sa fortune à ses ouvriers, et lorsqu’il décéda en 1947, certains dirent qu’ils perdaient non seulement un patron, mais aussi un deuxième père. L’usine fut reprise par M. Gardeil puis par M. Blanck, et finalement vendue en 1965, le progrès électrique ayant gagné du terrain et relégué les bougies au service des cultes et de la décoration.
Actuellement, à la place de l’ancienne usine s’élève la cité universitaire de la Robertsau. Il arrive que les étudiants veillent tard dans nuit en ce lieu, ignorant qu’ils perdurent ainsi l’habitude de l’ancien maître des lieux, celui qui, quelques décennies plus tôt, avait été surnommé le “bougie-mannele”.

Ce texte a été réalisé grâce aux nombreux entretiens que l’auteur a pu avoir avec Madame Geneviève Lehn, arrière petite-fille de Victor Haehl, fille de Claire et Jules Albert Jaeger, petite-fille de Pierre Bucher, et avec M. Gilbert Lecomte époux d’Anne Journoud-Bucher, autre arrière petite-fille de Victor Haehl. Ils lui ont notamment donné accès à : Victor Haehl et Cie, 1852 1952, Histoire de l’entreprise, retracée par le gérant lors de la fête du centenaire du 10 mai 1952.
Les seuls descendants qui portent désormais le nom de Haehl habitent la région de Lyon, où Alfred, le frère de Gœrges, s’était installé au moment de son mariage

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Georges Haehl, Un patron d'avant-garde

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